L’agriculture de conservation, l’agriculture de demain ?

Nathan Découvertes, Innovations, Lifestyle, Sciences Leave a Comment

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Depuis le début du 21e siècle, l’agriculture est à un tournant. On parle de plus en plus de produire autrement, “respecter l’environnement et la biodiversité” et de moins en moins d’agriculture intensive ou productiviste. Le dérèglement climatique que nous traversons amène à réfléchir sur les techniques agricoles vertueuses à adopter en adéquation aux problématiques actuelles. Aujourd’hui, un panel assez large et inédit de techniques de production existe en agriculture grâce à l’évolution des consciences et des données scientifiques que nous avons à notre disposition.

La recherche agricole permet de faire évoluer ces pratiques en parallèle pour atteindre les objectifs de tendre vers une agriculture plus durable. Lorsque l’agriculture est pointée du doigt, la question de l’utilisation de pesticides est en priorité évoquée. Pourtant, l’impact environnemental n’est pas uniquement lié à l’utilisation de ces produits phytosanitaires, qui agissent sur la santé des plantes.

L’objectif de cet article sera de mettre en lumière l’agroécologie à travers une autre forme d’agriculture capable de répondre au défi environnemental, tout en assurant un potentiel de rendement correct : il s’agit de l’agriculture de conservation aussi appelée agriculture de conservation des sols (ACS). C’est en quelque sorte une 3ème voie agricole entre agriculture conventionnelle et agriculture biologique. L’agriculture de conservation n’a pas la résonance médiatique de cette dernière, ni de label associé (AB) justifiant d’un cahier des charges à respecter. Pourtant les pratiques adoptées par l’ACS sont tout autant agroécologiques et place le sol et l’agronomie (science de la terre cultivable) au cœur du système de production.

Contrairement à l’agriculture biologique, le recours aux produits chimiques de synthèse n’est pas interdit ; les productions ne sont donc pas vendues aux prix du bio. Les techniques utilisées permettent à des exploitants agricoles en conventionnel de répondre à des difficultés de production et à réduire leur impact environnemental sans forcément procéder à une conversion en bio. Cette dernière peut être difficile à appréhender pour certaines exploitations, notamment pour des questions de taille et de gestion des cultures.


Conservation de quoi ?


Quand on parle de conservation, on entend par là de conserver le carbone dans le sol et toute la fertilité qui le compose pour assurer à la plante ce dont elle a besoin pour se développer. L’objectif de l’ACS est d’améliorer le potentiel agronomique des sols tout en ayant une production performante, restant viable techniquement et économiquement. Pendant longtemps, nous ne prêtons que peu d’attention au sol que nous foulons chaque jour. Pourtant, c’est une ressource essentielle et la clé fondamentale de notre existence : le sol est vivant, possède son propre fonctionnement et accueille une vie biologique. Le préserver permet de maintenir son équilibre.

C’est la base de notre alimentation et celle des animaux et végétaux, mais aussi une source d’habitat, un stockeur du carbone dans la lutte contre le réchauffement climatique, ainsi qu’un filtre contre l’érosion. Il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une ressource non renouvelable. Pour vous donner une idée, il faut 150 à 1000 ans pour créer un seul centimètre de sol fertile. Seulement, un orage de quelques heures ou une dizaine d’années de travail du sol sont suffisantes pour les perdre !

Savoir diagnostiquer son sol en amont est important en ACS pour optimiser son fonctionnement

L’ACS agit donc pour la conservation de cet outil de base que l’agriculteur a à sa disposition. Elle vise pour cela à réduire ce qu’on appelle en agriculture le besoin en intrants comme les engrais, les produits phytosanitaires ou le carburant qui fait le terreau de l’agriculture traditionnelle et qui ont un impact sur l’écosystème sol et l’environnement en général.

Il y a 3 piliers essentiels sur lesquels repose l’agriculture de conservation et qui font sa spécificité : la couverture maximale des sols (faits de résidus de culture ou de couverts végétaux semés), la réduction voire l’absence du travail du sol (uniquement pour le semis) et la diversification des espèces utilisées (rotations longues des cultures ou cultures associées).


La couverture maximale des sols en inter-cultures


Le premier levier évoqué est donc la couverture végétale maximale des sols, que ce soit lorsque la culture principale est en place, mais aussi entre chaque culture (entre la récolte de l’une et le semis de la suivante) avec ce que l’on appelle les inter-cultures. L’intérêt du couvert végétal est multiple : structuration du sol grâce au réseau racinaire, recyclage des éléments minéraux initiaux en matière organique disponible au sol, et développement de la biodiversité aérienne et souterraine en fournissant ce que l’on pourrait appeler “un gite” et une alimentation aux espèces vivantes.

La réussite d’un couvert végétal d’inter-cultures : la clé pour la transition en agriculture de conservation

Le simple fait de laisser un sol nu exempt de couvert végétal entre deux cultures principales (par exemple entre une récolte de blé l’été et un semis de maïs au printemps) rend le sol sensible au climat et moins structuré, que ce soit lors de fortes précipitations ou lors de fortes sécheresses. Au-delà de l’érosion du sol, on observe des phénomènes de lessivage avec l’entrainement des éléments du sol (sédiments, nutriments, engrais, pesticides…) par les eaux de pluies en surface ou en profondeur vers les nappes phréatiques. Ce phénomène a deux conséquences : l’appauvrissement et la dégradation des sols et la pollution des cours d’eau et apports sédimentaires.

De plus, la vie biologique et l’activité microbienne y est restreinte sans couvert végétal. Les vers de terre (essentiels à la dégradation de la matière organique dans les sols) vivants en surface et en profondeur ne trouvent plus de quoi se nourrir. Cela entraine une diminution de leur population et donc une moins bonne texture (aération du sol) et indirectement un affaiblissement de sa fertilité puisque la matière organique se retrouve moins dégradée. Le couvert végétal en inter-cultures joue donc un rôle essentiel en agriculture pour de multiples raisons.


Un travail minimal du sol


Comme l’objectif est de “conserver le sol”, il en va de même sur le travail de celui-ci avec le matériel. Les plus avancés des ACistes, comme on les appelle, ne travaillent que celui-ci lors du semis et en général que sur la ligne de semis et très peu profondément, sans même préparation du sol par un outil au préalable. Bien sûr, un désherbage chimique ou mécanique est souvent effectué avant semis pour détruire le couvert d’inter-culture. Le recours au glyphosate est parfois essentiel aux ACistes car il permet de nettoyer les parcelles avant semis tout en limitant l’usage d’autres herbicides quand la culture est en place.

Semer en direct dans un champ avec un couvert végétal oblige à changer sa vision d’une parcelle “propre

En agriculture traditionnelle ou biologique, le labour est souvent pratiqué pour préparer le sol avant semis ou pour limiter les problèmes de salissement des cultures par les adventices (couramment appelées mauvaises herbes). Certes, celui-ci diminue le recours aux herbicides ou l’exclut totalement en agriculture biologique (car interdit) mais il s’agit pourtant d’un non-sens agronomique. Le labour a encore beaucoup d’adeptes, puisque culturellement très ancré dans les traditions agricoles pour avoir un sol “joli”, “propre”… En réalité, c’est la pire action qui puisse être exercée lorsqu’elle est récurrente !

Elle entraine une déstructuration du sol, mélangeant les différents horizons en profondeur ainsi qu’un brassage de la matière organique présente en surface. Le principe fondamental de l’ACS est de s’intéresser à développer une structure verticale du sol plutôt qu’une structure horizontale qui tend à créer des strates qu’on retrouve en labour. On remplace donc le travail mécanique énergivore en carburant par l’activité biologique naturelle des organismes présents dans le sol et qui dégradent eux-mêmes les résidus de matière organique. Le meilleur outil de travail que l’agriculteur a à sa disposition n’est pas dans son parc matériel mais dans son réservoir naturel qu’il possède : le sol.

Les principes simplifiés de l’agriculture de conservation

Diversité des espèces


Un des freins majeurs qui fait que beaucoup d’agriculteurs sont réfractaires à l’ACS est donc bien dans le salissement des parcelles en adventices qui concurrencent les cultures en place. C’est ce qui est plus compliqué quand on veut se passer du labour et limiter l’usage d’herbicides. On peut avoir tendance à penser qu’en travaillant peu le sol (si ce n’est que pour semer), la lutte contre les mauvaises herbes se ferait de façon naturelle et qu’en évitant la germination de leurs graines cela empêcherait qu’elles se développent. Même si c’est le cas, ça ne suffit pas pour protéger ses cultures !

Pour agir en préventif et non en curatif par l’utilisation de pesticides, il faut s’appuyer sur la diversification des espèces cultivées dans une rotation culturale. La réflexion agronomique sur la succession des cultures est primordiale. En cassant par exemple les cycles de semis avec des cultures d’automne (blé, orge, colza, féverole, pois…) et de printemps (maïs, tournesol, soja, pois de printemps, orge de printemps) ainsi qu’en diversifiant les espèces (céréales/légumineuses), on va diminuer les risques de pressions en adventices et en maladies.

Plus le retour d’une même culture est fréquent et rapide dans une même parcelle, plus le risque de rémanence en maladies et en adventices associées est important. Mieux vaut être impacté par une multitude d’espèces adventices en population modérée que d’une faible quantité en population importante. En ACS, il faut aussi être tolérant vis-à-vis des bioagresseurs des cultures tant qu’ils ne sont pas fortement présents et incontrôlables.

La diversification des cultures doit se réfléchir en fonction de ses objectifs, des conditions pédoclimatiques (du sol) et bien sûr des débouchés possibles : il n’y a donc pas de rotation toute faite et chacun doit s’approprier le système. Les espèces et variétés doivent être choisies en fonction de leur adaptation au contexte local. La diversité des espèces (en culture et en couverts) permet d’obtenir le système le plus robuste.

L’ACS est aussi une agriculture d’opportunité. Réaliser des doubles cultures, mélanger les espèces et variétés, semer des couverts relais, conserver en culture un beau couvert, semer un couvert dans une culture… sont autant d’opportunités que l’agriculteur doit saisir pour optimiser la photosynthèse, réduire l’impact des bioagresseurs sur ses cultures et améliorer la fertilité du sol. Le volet économique va aussi guider ses choix dans son système de cultures, pour qu’il soit moins onéreux à l’échelle d’une rotation culturale.


Les légumineuses, une famille de cultures en vogue


Parmi les cultures reconnues pour leurs vertus agroécologiques, on pourrait citer l’exemple des légumineuses. Cette famille de plantes dont le fruit comestible est une gousse est consommé en alimentation humaine (pois, fèves, féveroles, soja, lentilles, haricots-verts, petits pois…) ou en alimentation animale des herbivores sous forme fourragère (luzerne, trèfle). En agriculture, elle représente un intérêt écologique et économique important dans la rotation des cultures. Les légumineuses sont des engrais verts, elles fertilisent naturellement les sols en azote (élément essentiel à la nutrition des plantes) en fixant l’azote atmosphérique de l’air sur leurs racines, ce qui permet de réduire les apports d’engrais pour les cultures suivantes.

Cette réduction d’utilisation des engrais azotés se traduit par une réduction des émissions de gaz à effet de serre (protoxyde d’azote, ammoniac). Même si la culture n’offre que des rendements parfois limités pour l’agriculteur, elle offre un atout agronomique essentiel dans la diversité des systèmes de cultures.

Culture de soja, légumineuse qui se développe sur le territoire pour diminuer la dépendance à l’importation de cette culture utilisée en alimentation animale

Ce regain d’élan des légumineuses intervient dans la transition nutritionnelle qui tend vers un rééquilibrage des apports protéiques d’origine animale et végétale, et d’autre part pour renforcer l’autonomie des systèmes d’élevage dans l’alimentation animale. Les légumineuses étant particulièrement riches en protéines (de 20 à 40% selon les espèces), elles sont très complémentaires dans l’alimentation avec les céréales et de plus en plus conseillées après avoir été moins cultivées tout au long du 20e siècle par la progression de la consommation de viande (et du développement du soja/maïs dans l’alimentation animale).


Des techniques innovantes, mais à adapter


Bien sûr, il est illusoire de penser que l’agriculture de conservation des sols peut répondre à tous les problèmes que l’agriculture rencontre, que ce soit au niveau économique ou environnemental. Les difficultés que peuvent rencontrer un agriculteur breton ne sont pas les mêmes que celles d’un céréalier beauceron par exemple 😉. Il est donc nécessaire de s’adapter aux conditions pédoclimatiques (du sol) présentes, les exploitations agricoles étant toutes différentes les unes des autres. C’est toute la difficulté de travailler avec un milieu vivant et un climat parfois imprévisible. L’ACS n’est pas la solution à tous les problèmes mais peut être une solution pour faire évoluer un système qui ne marche plus.

Se lancer en Agriculture de Conservation des Sols implique de revisiter le système global de son exploitation avec les 3 principes que l’on a vu comme fil conducteur. C’est accepter de changer ses pratiques, se former, expérimenter, changer ses repères (transmis par ses pairs de l’agriculture conventionnelle) et devenir “le pilote” de son sol et non de son tracteur 😂. Cela demande du temps, de la motivation et aussi une bonne dose d’énergie.

Bilan des avantages de l’agriculture de conservation des sols (environnementaux, économiques et sociaux)

Quand on connait la charge de travail en agriculture et les risques financiers importants que cela représente, il n’est pas simple de se lancer et changer certaines habitudes. Un accompagnement collectif efficace sur la base d’échanges et retours d’expérience avec d’autres agriculteurs et/ou professionnels du secteur permet aussi d’accélérer ce processus de transformation. De nombreux groupes se forment montrant aussi que l’agroécologie est vecteur de lien social dans un secteur qui en est parfois dépourvu, ce qui n’est pas négligeable.

A travers le monde, les surfaces cultivées en Agriculture de Conservation des Sols progressent chaque année (150 millions d’hectares à ce jour). En France aussi, ce système agricole est en voie de développement. Aujourd’hui, on estime qu’environ 2% des agriculteurs français ont adopté l’Agriculture de Conservation des Sols dans sa plus stricte application, même si un grand nombre adopte ces techniques sans pour autant toutes les appliquer ensemble.


C’est bon vous êtes toujours en vie ? 😂 En espérant qu’après cet article vous saurez tout sur l’agriculture de conservation ! Si vous aussi vous travaillez dans le milieu de l’agriculture, n’hésitez pas à faire part de votre expérience dans le métier et votre point de vue sur ce type d’agriculture. Et même si vous n’êtes pas agriculteur, votre opinion nous intéresse ! Pour cela, c’est dans les commentaires que ça se passe ! Par la même occasion, si vous pouvez donner une note à cet article ça fait toujours plaisir ! 😉

A très bientôt sur Luminews.fr chers lecteurs !!!!

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